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lundi 31 mai 2010

"Une réinterprétation du pouvoir africain"


En Côte d'Ivoire (AFP)

Pourquoi, après le bref élan démocratique consécutif au discours de La Baule de François Mitterrand en 1990, les ex-colonies françaises en Afrique replongent-elles dans l'instabilité ?

- Il faut d'abord savoir ce que l'on entend par démocratie. Ce n'est pas seulement la tenue d'élections libres et le développement du multipartisme.

L'équilibre entre le monde politique, la justice et la presse est également essentiel.

Le grand déni de démocratie, c'est l'absence d'équilibre des pouvoirs, que prônait Montesquieu.

Depuis le discours de La Baule, la presse est plus libre, même s' il y a encore des problèmes dedéontologie. Dans les journaux, les affaires de mœurs sont traitées, mais il n'y a en revanche pas de débat public.

Le pouvoir de l'exécutif reste très important, tandis que les parlements sont faibles et la justice souvent corrompue. Par ailleurs, même si le multipartisme existe, chaque parti est souvent lié à une ethnie, ou à une seule personne, au lieu d'être fondé sur une base programmatique. Les chefs d'Etat ont taillé les Constitutions sur mesure pour rester au pouvoir. Et les militaires ont procédé à des coups d'Etat. On est donc en retrait par rapport au processus de La Baule. Au Tchad et au Cameroun, les présidents le restent à vie.

Au Togo et au Gabon, les régimes sont héréditaires. Le Bénin et le Mali sont, par contre, des Etats démocratiques.

Comment expliquer le culte du pouvoir personnel dans les Etats africains?

- Avoir du pouvoir, c'est accéder aux rentes minières, pétrolières … Le contrôle de ces rentes est assuré par le plus haut niveau de l'exécutif. C'est une réinterprétation du pouvoir africain qui appartient à une seule personne, un ancien, qui le garde jusqu'à sa disparition.

Toutefois, le parti unique n'est plus la base de la société. Les peuples ne sont plus apathiques lorsqu'ils n'ont pas un dictateur en face d'eux.

Mais le multipartisme n'est pas forcément un mieux démocratique quand il est basé sur des corporatismes.

Le problème majeur est l'absence de débats politiques. Faut-il une régulation économique ? Une plus grande intervention de l'Etat? Ces questions ne sont pas posées. Sur un échiquier politique, je serais incapable de vous dire quel parti politique africain est de droite ou de gauche.

Pourquoi violences et guerres civiles ont-elles émaillé les deux dernières décennies ?

- Il n'y a pas plus de guerres civiles qu'au moment de l'indépendance. Elles sont même moins violentes.

L'Afrique est très différenciée. Aucune guerre civile n'a frappé le Bénin, le Gabon, le Burkina Faso,… Les conflits s'expliquent par la non-légitimité du pouvoir en place, qui ne redistribue pas les rentes. L'habileté d'Omar Bongo, au Gabon, a été de redistribuer les rentes à ses opposants.

Les guerres civiles éclatent quand des groupes n'ont pas accès au foncier. Il y a un déni de droit pour ceux qui ne sont pas de la bonne ethnie, de la bonne religion… Au départ, le conflit est d'ordre social et économique. Il devient ensuite ethnique et religieux. Si l'on prend les guerres en Côte d'Ivoire, c'est une rivalité entre ceux qui ont les terres et ceux qui ne les possèdent pas. Au départ, la société n'a pas de problème de terre. Les ressources sont exploitées. Puis, le foncier se fait rare. La population autochtone considère alors les allogènes comme n'ayant pas de droit. Elle s'invente une ethnie et un passé qui lui donnent des prérogatives.

De quelle manière la communauté internationale peut-elle soutenir les efforts démocratiques ?

- La démocratie est un combat. Le Mali, par exemple, est plus démocratique car des organisations paysannes se sont développées. Le rôle des femmes est également important dans ce pays. Tout commence par un processus interne : syndicats, associations de citoyens…

Ce que peut faire l'extérieur, c'est appuyer ces groupes locaux, notamment par le biais des ONG. Les partis politiques français devraient quant à eux aider les partis politiques africains. L'aide peut aussi être conditionnée au respect des droits de l'Homme. L'Union européenne a ainsi sanctionné le Togo en raison du non-respect du processus démocratique.

La communauté internationale ne peut être indifférente.

La question que les pays de la communauté internationale doivent se poser est : soutient-on un contrat, un marché ou les droits de l'Homme? Certains font alors le choix de la realpolitik, tels les Chinois.

Interview de Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) par Bérénice Rocfort-Giovanni

1990 : l'utopie de la démocratie dans les ex-colonies

"Il nous faut parler de démocratie", lance le président français François Mitterrand lors du 16e sommet France-Afrique de la Baule, en juin 1990. A cette date, le sujet n'est pourtant pas nouveau. La bataille pour l'indépendance était déjà justifiée par l'absence de démocratie. En 1960, lorsque quatorze colonies s'affranchissent du joug de la France , une nouvelle ère d'espoir semble s'ouvrir. Très vite pourtant, l'enthousiasme retombe.

Le parti unique, prôné par les nouveaux chefs d'Etats africains, devient la norme. Le système évitant, selon eux, les luttes ethniques et tribales.

Les révisions constitutionnelles sont en outre l'occasion, pour les chefs d'Etats, de renforcer leur pouvoir personnel.

Au Sénégal, le président Léopold Sedar Senghor fait emprisonner son Premier ministre pour tentative dManifestation après la proclamation de  l'indépendance du Sénégal en 1960 (AFP)e coup d'Etat. Par référendum, la Constitution est modifiée en 1963. Le régime présidentiel est instauré et le poste de Premier ministre supprimé.

En Côte d'Ivoire, Félix Houphouët fait rédiger une nouvelle Constitution qui établit un exécutif puissant. Les députés sont désignés directement par lui.

L'empereur de Centrafrique Jean-Bedel Bokassa en 1970 (AFPEn Centrafrique, Jean-Bedel Bokassa va même jusqu'à s'autoproclamer "empereur". Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), voit dans la toute puissance de ces chefs d'Etats "une réinterprétation du pouvoir africain qui appartient à une seule personne, un ancien, qui le garde jusqu'à sa disparition".

Prime à la démocratisation

A la fin des années 80, la situation économique et sociale de bon nombre d'Etats africains est dégradée.

Ce qui conduit François Mitterrand à lier, dans son discours de 1990, démocratie et développement. La France, par la voix de son président, annonce que "l'aide sera plus tiède envers ceux qui se comporteraient de façon autoritaire, et plus enthousiaste envers ceux qui franchiront, avec courage, ce pas vers la démocratisation".

François Mitterrand se fait le chantre du multipartisme. "C'est le chemin de la liberté sur lequel vous avancerez en même temps que vous avancerez sur le chemin du développement. On pourrait d'ailleurs inverser la formule : c'est en prenant la route du développement que vous serez engagés sur la route de la démocratie", déclare-t-il.

Les anciennes colonies semblent alors s'engager pour une meilleure gouvernance.

Un scrutin libre se tient au Mali. En République centrafricaine, les premières élections multipartites se déroulent en 1993 et Ange-Félix Patassé est élu président de la République, mettant fin au long règne d'André Kolingba. La même année, un régime parlementaire est instauré à Madagascar.

Les différents partis politiques se réunissent lors de conférences nationales au Bénin, au Congo-Brazzaville et au Niger. Pourtant, la multiplicité des partis politiques ne fait pas tout. "Le multipartisme n'est pas forcément un mieux démocratique quand il est basé sur des corporatismes", souligne Philippe Hugon.

Entre crises et guerre civile

Après ce bref sursaut démocratique, les Etats s'enfoncent dans l'instabilité et la violence. Le Congo-Brazzaville tente bien de renouer avec le multipartisme, et une nouvelle Constitution est adoptée après un soulèvement en 1990. Mais trois guerres civiles successives ravagent le pays (1993,1997 et 1998-1999). Au départ, les partisans du président Pascal Lissouba et ceux du maire de la capitale, Bernard Kolela, s'affrontent. Ensuite, les deux groupes s'allient contre les partisans de l'ancien président Denis Sassou-Nguesso. Celui-ci gagne la guerre civile. Son adversaire, le président démocratiquement élu, Pascal Lissouba, fuit le pays.

En 1999, la Côte d'Ivoire entre elle aussi en crise. Le 24 décembre, le général Gueï arrive au pouvoir après un coup d'Etat. Une révolte armée s'en suit en septembre 2002. Des soldats du Burkina Faso tentent de s'emparer des villes d'Abidjan, Bouaké et Korhogo.

Les rebelles, qui se baptisent "Forces Nouvelles", occupent peu à peu le nord. Le pays est coupé en deux zones distinctes : le sud est tenu par les Forces Armées Nationales de Côte d’Ivoire et le nord est dirigé par les Forces Armées des Forces Nouvelles.

En Mauritanie, le président Sidi Cheikh Abdallahi est arrêté après le coup d'État militaire du 6 août 2008, mené par le général Abdel Aziz.

Manifestations à Antananarivo en 2009 (AFP)A Madagascar, en 2009, Andry Rajoelina, maire de la capitale Antananarivo confisque le pouvoir à Marc Ravalomanana. Le pays est secoué par de violentes émeutes et manifestations.

Selon Philippe Hugon, "ces conflits s'expliquent par la non-légitimité du pouvoir en place, qui ne redistribue pas les rentes". "Les guerres civiles éclatent quand des groupes n'ont pas accès au foncier", souligne-t-il.

Le nombre de mandats en question

La remise en cause de la limitation du nombre de mandats est fréquente.

Au Cameroun, la Constitution de 1996 stipule que le président ne peut cumuler que deux mandats. Mais l’Assemblée nationale supprime toute limitation du nombre de mandats en 2008, permettant ainsi au président Paul Biya de se représenter en 2011.

Au Gabon, la Constitution est changée en 2003, laissant le champ libre au président Omar Bongo, qui a pu être réélu en 2005.

Au Niger, la Constitution de 1999 limite le nombre de mandats présidentiels à deux quinquennats consécutifs et ne peut "faire l'objet d'aucune révision". Après un référendum le 4 août 2009, le président Mamadou Tandja acquiert la possibilité de prolonger son deuxième mandat de trois ans, puis de se représenter autant de fois qu’il le souhaite.

Au Tchad, la Constitution de 1996 est modifiée en 2005 pour supprimer la limitation du nombre de mandats.Idriss Deby se représente donc pour la troisième fois en 2006, et est réélu.

Au Togo, la limitation des mandats est supprimée en 2002, pour permettre à Gnassingbé Eyadama d’accomplir un troisième mandat.

Transmission familiale du pouvoir

Autre frein à la démocratie : la transmission familiale du pouvoir.

Omar Bongo (AFP)Après le décès en 2005 du président togolais Gnassingbé Eyadema, l’armée installe son fils Faure Gnassingbé au pouvoir. En 2009, Omar Bongo décède, après avoir dirigé pendant 42 ans le Gabon. Ali Bongo, son fils, lui succède après l'élection présidentielle du 30 août 2009. Une élection contestée.

Des instances tentent pourtant de réaffirmer les principes démocratiques. Les quinze pays appartenant à la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ont adopté un protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance. La CEDEAO a suspendu le Niger en octobre 2009 pour punir le président Tandja, qui a maintenu des élections législatives boycottées par l'opposition. De même, l’Organisation internationale de la Francophonie a suspendu la Mauritanie, après le coup d’État du général Abdelaziz.

Ces décisions restent toutefois minoritaires.

"Système représentatif, élections libres, multipartisme" : le "schéma tout prêt" que proposait François Mitterrand aux Africains n'a décidément pas fait école.

Bérénice Rocfort-Giovanni - Nouvelobs.com